Les tribulations d’une styliste en Chine (partie 1)

🗺️📍Ou pourquoi on choisit de produire localement


Cet été, je prends le clavier pour vous parler de mon métier de designer chaussure, que j'exerce depuis 8 ans. Ou plus exactement, des lieux où mon métier m’a amené, et qui m’ont conduit à terme à vouloir produire les chaussures du GURU localement. Voici donc votre feuilleton de l’été en deux parties !


Un des aspects que je préfère dans mon travail est d’aller sur le terrain pour rencontrer les équipes qui fabriquent les chaussures. En plus de l’aspect relationnel et humain, c’est aussi le moment où l’on peut échanger nos connaissances, partager nos idées, et où les modèles naissent des mains des prototypistes.


Le but des voyages est de raccourcir les délais de lancement en dessinant et en mettant au point directement les modèles avec les usines. C’est aussi l’occasion de sélectionner de nouvelles fabriques, matières et accessoires. Il est toutefois des voyages qui sortent de l’ordinaire. Et c’est le cas à chaque fois pour les déplacements en Chine.


Marché aux poissons - Hong Kong • Mai 2010

Je vous raconte.

Ça commence par minimum 10h d’avion. On laisse ensuite de côté ses habitudes pour se remettre entre les mains de son guide / agent, qui sera sûrement l’une des seules personnes à qui vous pourrez parler. Enfin, du moins pour moi, qui ne connaît que 3 formules de politesse en cantonais : “bonjour”, "merci'' et “au revoir”, que je m’applique à prononcer correctement sans grand succès.


Nous sommes entre Shenzhen, Dongguan et Guangzhou (Canton) au nord de Hong-Kong. Une mégalopole de plus de 65 millions d’habitants. Mon guide pour ce voyage s’appelle Jayson, c’est l'assistant de Sun, notre agente. Il est grand et a les cheveux mi-longs bouclés. Il est aussi très jeune, 18 ans seulement. Il paye tout nos achats en scannant des QR codes avec son téléphone, et conduit, avec brio, le classique SUV noir.


Lors des voyages, il y a toujours une journée consacrée à la visite de marchés aux matériaux. Si comme moi, vous imaginez une grande halle avec des étals, c’est raté. Ce sont plutôt de gigantesques centres commerciaux avec des stands ou des petites boutiques. Ou carrément des quartiers entiers de showrooms de plain-pied. Super facile de se perdre ! Dans ces dédales, il n’y a pas vraiment d’organisation par type de produit. Souvent, les boutiques proposent exactement les mêmes modèles les unes que les autres. Il faut fouiller, en gardant un œil sur son guide, qui lui cherche à avancer au plus vite jusqu’au prochain restaurant ! Des heures plus tard je n’ai qu’un bien maigre butin et je ne connais ni la provenance ni la composition de mes articles.



Je retiens particulièrement la visite d’une petite fabrique de mocassins. J’y ai accédé en traversant un vrai marché, par un ascenseur situé entre un étal de poisson et un étal de fruits. Un étage plus haut, le patron nous attend derrière son immense bureau laqué avec sa femme et deux autres membres de sa famille. Et là commence un marathon à base de mini tasses de thé brûlant très amer. Tout le rituel est exécuté par la femme. Ielles me parlent peu et conversent ensemble en Cantonais. J’essaie pendant deux heures de dévier leur attention du thé pour les amener vers l’objet de ma visite, avant d’avoir enfin l’aval pour visiter l’usine. Je contrôle la qualité de notre matière, qui est bonne. Puis j’essaie d’expliquer au patron mes attentes pour la mise au point de notre modèle. Je vois bien qu’il ne me suit pas. J’insiste. Il fait venir un technicien, qui semble être le seul employé présent. On ne peut se parler que par signes et en se montrant des mesures mais il semble me comprendre. Il prend quelques notes et disparaît. Lorsqu’il revient, une vingtaine de minutes plus tard, il a préparé un échantillon corrigé. Et c’est vraiment mieux ! Si seulement j’avais pu passer ma matinée avec lui !


La mégalopole du delta de la rivière aux perles offre par endroits un paysage ultra-moderne. D'immenses quartiers tout neufs et très chics, et des showrooms lumineux avec des jeunes employées parfaitement bilingues en anglais. Mais aussi de très grands centres commerciaux de construction récente, dont les boutiques proposent des marques de semi luxe inabordables pour moi. Jayson est prévenant et me propose un détour par le marché des copies afin que je puisse faire mon shopping. Je décline. Mon guide est déçu. Il m’explique que certaines copies sortent des mêmes lignes de production que les « vrais » modèles : l’usine en produit un peu plus, sans l’accord de la marque, et revend ce surplus, ou alors elle donne toutes les informations (matières, patrons, accessoires) à une seconde. Celle-ci peut alors fabriquer des copies tout aussi « vraies » que les originales ; certaines sont même vendues avec des certificats d’authenticité pour éviter les problèmes à la douane !


Port de Hong Kong • Mai 2010

Il m’est arrivé aussi de visiter une usine complètement propre, sans poussière, ni travailleurs•ses, un peu comme une usine témoin. On m'affirme qu’elle est bien en activité.

Durant la grande majorité des visites je ne vois pas les ouvrier•es travailler. Parfois ils sont à l’extérieur et s'occupent comme s’ils vivaient sur place, en cuisinant, fumant, discutant au milieu du linge qui sèche. Parfois ils sont complètement absents. Les machines, elles, sont silencieuses et les usines désertées.


Je viens donc de vous présenter certaines de mes surprenantes rencontres professionnelles avec la culture chinoise. Contrairement à certains à priori, la qualité de la production n’est pas un souci tant qu’on accepte de payer le juste prix. Les grandes difficultés viennent de l’impossibilité d’avoir les informations de provenances des éléments et surtout de la complexité pour se comprendre mutuellement, n’ayant pas les mêmes référentiels de confort ou de beauté.


Rendez-vous le mois prochain pour que je vous raconte d’autres aventures chinoises — notamment ce qu’il se passe en dehors du travail. D’ici là, profitez d’un juillet ensoleillé et n’hésitez pas à jeter un coup d'œil à nos chaussures, toutes fabriquées en Europe ! ☀