Les tribulations d’une styliste en Chine (partie 2)

Où l’on apprend à mieux connaître ses fournisseurs et autres surprises 💅


Comment se passe votre été ? De mon côté, je reviens pour vous raconter d’autres habitudes surprenantes que j’ai observées lors de mes voyages en Chine.


Bien que le travail occupe la majeure partie de mon temps avec mon agente Sun et son assistant, le grand Jayson, je trouve les à-côtés tout aussi surprenants que certaines pratiques professionnelles dont je parlais le mois dernier. Grâce à mille petits détails culturels, j’ai pu entrevoir une vie complexe et sensible, pleine de reliefs, au lieu des banals lieux communs.

J’ai souvent été interpellée par l’entremêlement des vies professionnelle et personnelle de mes rencontres. La frontière entre les deux n’est pas aussi nette que j’en ai l’habitude. Le travail s’étale sur toute la journée. En France, la convention veut que nous travaillions environ 8 heures quotidiennes, en étant uniquement concentrés à notre tâche. Le travail suit mes fournisseurs toute la journée, mais ils ont beaucoup plus de souplesse pour y intercaler d’autres activités.

Une pagode sur le parc du lac de Dong Shan, Guangzhou

Il arrive qu’entre deux rendez-vous, Sun organise une séance de massage. C’est un moment de détente pour elle et de torture pour moi. Pour commencer, il faut enfiler une jupe bien trop étroite, enlever le bas, chaussettes et chaussures. Après avoir été installée dans un fauteuil très confortable, les pieds dans un baquet d’eau tiède, une masseuse déploie force et ténacité pour broyer mes muscles et faire craquer la moindre de mes articulations. Je pleurniche et je supplie que ça s’arrête. Je refuse de lui tendre mon deuxième pied, elle se venge alors sur ma nuque. Tout le monde est détendu, mais moi, je peine à rester digne.


Sun aime aussi beaucoup faire un détour pour une manucure. Exit l’ambiance zen et feutrée, ici tout est très coloré et animé. Ces ateliers sont pleins de femmes chamarrées. Elles viennent entre amies et discutent, se montrent des vidéos sur TikTok et rigolent beaucoup. Quant à moi, je ramène à la maison mes ongles peints métallisés en souvenir.

Il est curieux de voir comment lors de rendez-vous professionnels l’ambiance change entre efficacité et détente. Elle peut basculer d’un instant à l’autre et ce qui amuse le plus mes hôtes ce sont les photos. Je n’ai aucun mal à être souriante lors des séances de selfies tellement tout le monde est enthousiaste. Le patron qui était si sérieux a maintenant l’air joyeux comme un enfant. Ielles sont à chaque fois ravi•es de leurs clichés, une pose avec chacun•e présent•e et puis tous•tes ensemble. C’est une sorte de rituel lorsque nous nous séparons. Avec Sun ces séances peuvent arriver n’importe quand : dans la voiture, dans la rue ou au restaurant. Je me demande ce qu’ielles font de toutes leurs photos.


Marché de nuit à Shanghai

Lors des repas, les mondes personnels et professionnels se confondent encore. Sun et Jayson sélectionnent toujours pour moi des restaurants où il y a des choix végéta*iens. Ielles choisissent les plats pour moi et parfois j’ai l’impression que la totalité de la carte y passe. Nous sommes servi•es dans des salles à manger privatives où très souvent nous ne sommes pas seul•es. Les agent•es invitent leurs collègues, ami·es ou membres de leur famille à se joindre à nous pour les repas. Généralement, les convives ne parlent pas anglais ou sont trop réservés pour me parler directement. C’est alors Sun qui traduit. Mais la plupart du temps, ils discutent entre eux. Cela me laisse tout mon temps pour me concentrer sur la profusion des plats commandés.

Femme dans un parc à Lijiang, Yunnan

Le quotidien de Sun m’est aussi devenu accessible avec le temps. Une fin d’après-midi, elle m’emmène me promener dans son quartier. Des maisons anciennes s’alignent le long de canaux. Une succession de cours calmes et de jardins apporte de la fraîcheur dans cette région moite. Nous allons voir un de ses amis avec qui nous mangeons des fruits et buvons du thé. Sun me montre alors des photos de ses deux fils, qui vivent chez sa mère dans une autre région. Elle ne les voit que pour les vacances ou par vidéo. Son mari vit aussi dans une autre région. Je crois comprendre que c’est un mariage arrangé mais elle est très taquine sur les sujets de l’Amour et je ne saisis peut-être pas toute sa subtilité.


Il n’est cependant pas rare de croiser des enfants dans les showrooms et dans les bureaux. Ils viennent après l’école, font leurs devoirs et jouent comme chez eux. Quand leurs parents travaillent tard, ils dînent sur place. Les familles vivent loin du bureau et choisissent souvent une école à côté de leur emploi. La proximité de ces établissements scolaires, souvent plus cotés, permet aux parents de faire de longues journées de travail et parfois de rester dormir sur place. J’ai apprécié travailler sur la même table qu’un écolier – ça me changeait. Pour lui aussi je suis l’attraction de la journée. La frontière vie privée / travail est si poreuse que les collègues deviennent comme une famille de substitution, et le chez-soi est là où l’on travaille.


Cette porte d’entrée dans la vie de mes agent•es m'a permis de profiter de facettes moins superficielles de la culture chinoise et d’avoir un regard surpris et intéressé par leur mode de vie. Depuis la création de GURU mtp, je travaille à la maison et ma manière de m’organiser me rappelle un peu la leur. Mon rythme est désormais plus en symétrie avec ma vie personnelle. Je ne regrette pas l’époque où je faisais ces voyages lointains : même si j’en garde des bons souvenirs, ils sont épuisants. Et je suis mieux à mon aise en développant des chaussures plus localement.


J’espère que ces petites anecdotes vous ont permis de vous évader quelques minutes. Profitez bien de l’été pieds nus ! Sinon, vous pouvez retrouver nos modèles fabriqués en Espagne et au Portugal sur notre site.


On se retrouve à la rentrée… mais pas trop vite !